« Jours adverses », deuxième extrait

Chers amis,

Voici un deuxième (et dernier) extrait de mon premier roman « Jours adverses », qui paraîtra à la fin du mois.

— C’est vraiment très beau ici, a déclaré le vieil homme après s’être assis.
Il posait des regards pleins d’emphase sur la grande salle aux plafonds hauts. Je ne savais comment interpréter sa remarque, s’il fallait y lire de l’ironie ou au contraire le plaisir véritable de se trouver ici. Et puis l’endroit n’était pas non plus luxueux, il n’y avait aucune raison qu’il s’y sente mal à l’aise.
— Il paraît qu’on y mange très bien, a ajouté Carole, qui avait ouvert la carte rembourrée. On m’a dit beaucoup de bien de leurs poissons.
Ma compagne était ravissante, vêtue d’une robe noire à petits pois blancs. Elle portait des boucles d’oreille composées de deux boules rouge superposées et retenues par un fil, ainsi qu’un bracelet constitué de petites sphères en bois.
Maurice avait chaussé ses lunettes d’un autre âge et retenues par une cordelette, il examinait la carte d’une main à peine tremblante, tenant le feuillet orné de cuir rouge presque collé contre son nez. Passant en revue les plats, il grommelait doucement en bougeant la tête de haut en bas, puis de bas en haut. De temps à autre, il lançait un « eh bien », qu’il accompagnait d’une moue de la bouche et d’un haussement de ses sourcils poivre et sel.
— Tu as choisi quelque chose, Maurice ? ai-je demandé après qu’il a reposé le petit classeur sur la nappe.
— C’est que… Tout ça est très beau. Je n’ai pas l’habitude vous voyez, je ne sais pas trop quoi prendre…
Il semblait un peu perdu. Nous avons échangé un bref regard avec Carole.
— Bien sûr Maurice, tu es notre invité ce soir, a-t-elle précisé très vite. Prends donc ce qui te fait plaisir.
— Oui, oui. C’est très aimable ma petite Carole, mais il ne faut pas, tu sais. Et puis tout de même, c’est pas donné hein, je ne voudrais pas… a-t-il rétorqué, presque honteux.
Je sentais une légère irritation monter en moi. Était-il vraiment obligé de faire un pareil cirque ? A nouveau j’ai regardé Carole, mais elle n’a pas tourné la tête.
— Tu sais Maurice, ai-je poursuivi, on peut être révolutionnaire et savoir se faire plaisir. Apparemment, les bonheurs de la table et la lutte sociale, ce n’est pas incompatible ! Tu vois, quand j’étais au parti, notre grand chef passait le plus clair de son temps à manger. Son univers à lui, c’était les mouvements de libération sud-américains, la cause palestinienne, l’abolition de l’armée et les queues de langouste à l’armoricaine. Je crois qu’il n’envisageait pas la révolution la panse vide. Etonnant, non ?
— Qu’est-ce que c’est que ces bêtises que tu nous racontes là, a-t-il protesté. Je sais pas chez qui tu as atterri, mais moi en tout cas, des langoustes à l’italienne, j’en ai jamais mangé et j’en mangerai jamais ! Et c’est quoi cette histoire de chef ? Depuis quand il y a un chef, dans un parti de gauche ?
Je me piquais au jeu. Carole me lançait de grandes œillades pleines d’inquiétude.
— Et pourtant, Maurice, on en avait bien un, de chef ! Et quel chef ! Un sacré numéro ! Un grand type roux d’origine norvégienne, imposant comme tout ! Un mètre nonante d’estomac. Un type charismatique, ça tu peux me croire, intelligent et manipulateur comme c’est pas permis. Fallait le voir à l’œuvre : il s’est hissé au sommet de notre petite organisation en jouant des conflits internes, des rivalités de personnes, un grand classique, quoi ! Mais c’était vraiment devant une assiette qu’il était le meilleur. L’étoile rouge, ça ne l’a jamais autant intéressé que quand elle était attribuée par le guide Michelin.
Le serveur est arrivé.
— Bonsoir, messieurs dames, vous prendrez un apéritif ?

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