Coronavirus: esquisse d’un premier bilan

Coronavirus: à quelques heures d’un retour vers une normalité partielle, tentons une sorte de bilan provisoire, forcément subjectif et incomplet, de cette crise.
 
Quelques faits parmi d’autres qui me semblent intéressants et qu’il faudrait développer:
 
1. En matière d’utilisation de l’espace public, nous aurons connu pour quelques semaines (et peut-être pour la dernière fois de l’histoire) la Suisse d’il y a cinquante ans: des autoroutes désertes sur lesquelles rouler en parfaite décontraction, des centres-villes rendus aux rares piétons trop heureux d’y jouir d’un espace redécouvert, des rives de lacs solitaires, des sites touristiques sans touristes, des zones commerciales abandonnées, des gares accessibles, des trains dans lesquels s’asseoir. Nous aurons profité de ce plaisir impensable en temps normal – à moins d’être extrêmement fortuné – de ne pas voir, sentir et plus encore entendre toujours quelqu’un près de soi. Nous aurons regagné le sentiment de la solitude et de la tranquillité et sommes déjà nostalgiques d’une parenthèse inattendue, vécue comme une respiration. Nous aurons perçu ce que nous devinions par instinct mais n’osions dire, cette surchauffe, cette saturation de l’espace, ce trop de tout qui année après année, décennie après décennie, contribue à augmenter notre pouvoir d’achat tout en dégradant notre qualité de vie.
 
2. Nos libertés fondamentales auront été malmenées et il n’est pas certain que nous les retrouvions au niveau qui étaient les leurs avant la pandémie. Les libertés d’association et de déplacement, les libertés politiques (votations, référendums, fonctionnement des parlements) auront été suspendues, créant un précédent. Le principe d’anonymat, en particulier, aura été affaibli, toujours pour d’excellentes raisons. La pandémie aura par exemple considérablement rapproché l’échéance de la fin de l’argent liquide: soudainement très soucieuses de notre santé, les grandes multinationales du crédit auront poussé au paiement par carte (sans contact). Le fait de devoir donner son nom avant de commander une bière ou se faire couper les cheveux aura été accueilli avec indifférence par une population trop pressée de revenir s’attabler (“après tout, quand on réserve par téléphone, c’est la même chose”), cette même population qui accepte les caméras “puisqu’on n’a rien à se reprocher”.
 
3. Non, il n’y aura pas “un avant et un après”. Les prophètes de l’apocalypse qui voyaient (enfin !) leurs thèses catastrophistes se confirmer ont eu tort: le monde continuera peu ou prou de la même manière, le capitalisme n’est pas aboli, la mondialisation libérale se poursuivra. Cela ne veut pas dire que rien ne changera: la prise de conscience d’une nécessaire relocalisation des activités se développera, les voyages internationaux seront (pour combien de temps) plus compliqués donc plus chers, on regoûtera aux vacances en Suisse cet été, celles que pourtant plus personne ne peut se permettre parce que deux ou trois fois plus chères que celles passées chez nos voisins, pour une qualité globale de la prestation inférieure (paysages exceptés, si on y tient).
 
4. Le prétendu “monde d’après” ne sera pas radicalement différent, il sera seulement un peu plus moche, inégalitaire et inintéressant. La pandémie aura été un formidable accélérateur du mouvement global uniformisation à l’oeuvre. Ce qui est petit, rare, fragile disparaîtra au profit de ce qui est grand, standardisé et mondial. En littérature, les petites maisons d’éditions, celles qui proposent les contenus les plus originaux, novateurs et courageux devront fermer boutique, tandis que les grandes maisons auront les reins assez solides pour s’en sortir. Il en sera ainsi partout: en matière de gastronomie, les petits établissements proposant une cuisine familiale et créative seront fragilisés et beaucoup fermeront, alors que les grandes chaînes de la restauration sortiront renforcées de cette crise et gagneront des parts de marché. Plus que jamais, Amazon constitue l’horizon de tout.
 
5. Nous aurons, surtout, et avant toute chose, perdu infiniment de ce bien précieux qu’est l’insouciance. Nous regretterons ce qui n’est plus. Hier lieux de plaisir et de légèreté, les discothèques, les bars et les parcs seront fréquentés la boule au ventre. Le panneau en plexiglas colonisera l’environnement, installé à contrecœur par des tenanciers de restaurants transformés en policiers, le mètre à la main.
 
6. En matière d’achats alimentaires, les autorités ont appliqué une politique très favorable à la grande distribution, tout en plaçant de nombreuses entraves à l’activité des maraîchers, producteurs locaux et autres épiciers, noyés sous les complications administratives quand ils n’ont pas été simplement oubliés (interdiction des marchés en plein air puis retro-pédalage, etc).
 
7. Ce qui était impossible a été possible, et cela extrêmement rapidement. La fermeture des frontières, un dogme jusqu’ici indépassable, a volé en éclat en quelques heures. Le protectionnisme, concept qui valait hier à celui qui l’utilisait une bordée d’insultes, est devenu en quelques semaines la nouvelle doxa. L’armée a fait la preuve de sa nécessité, non pas comme une force d’infanterie à l’ancienne, mais comme structure d’aide en cas de catastrophe.
 
8. Ce qu’on appelle “l’économie” repose très largement, nous le savions, sur la consommation de biens inutiles: que les gens, par choix ou par obligation, n’achètent plus le superflu, et le système s’effondre. C’est bien le sens du fameux message du Centre patronal, largement relayé sur les réseaux sociaux, qui s’inquiétait du fait que les gens s’habituent à n’acheter que ce dont ils ont besoin.
 
9. Depuis deux mois, le système médiatique fonctionne comme un trou noir: tout ce qui ne concerne pas le covid-19 rentre dans les rédactions et semble s’y dissoudre. Dans l’indifférence générale, à commencer par celle des journalistes eux-mêmes, nous ne recevons à peu près plus aucune nouvelle du monde. Combien d’informations de première importance qui n’ont pas été portées à la connaissance du public durant ces deux mois ? La fonction de critique des dominants, ce fameux “quatrième pouvoir” dont la presse se gargarise, aura brillé par son absence, remplacée par une succession ininterrompue d’informations alarmistes et démagogiques (hier: la saturation prochaine des soins intensifs, la mortalité nettement plus importante que la grippe, les séquelles neurologiques, une nouvelle maladie chez les jeunes enfants; aujourd’hui la fameuse deuxième vague que semble attendre en salivant l’ensemble des médias).
 
10. La somme de souffrance humaine engendrée par cette pandémie, bien que difficilement quantifiable et en grande partie invisible, est potentiellement colossale. Souffrance par l’incertitude du lendemain, par la mort solitaire, souffrance par le climat d’anxiété terrible dans lequel nous sommes tenus, par l’interdiction de voir nos proches, nos parents, nos grands parents en particulier, tous ceux pour qui chaque semaine est comptée. Ces mois ne nous – ne leur – seront pas rendus.
 
11. Nous pouvons néanmoins être fiers de la politique responsable et équilibrée adoptée par le Conseil fédéral qui s’est refusé d’entrer dans une logique de confinement dur, à la française, préférant miser sur le sens de la responsabilité des citoyens. Le recul permet désormais de constater que la population suisse a fait la démonstration de sa capacité à comprendre les enjeux sans qu’il faille l’y contraindre par des mesures policières. Les scènes orweliennes vues en France (drones pistant les gens cherchant à rejoindre leur résidence secondaire, utilisation d’hélicoptères pour voir les traces fraîches de pneus dans la neige fraîche, caméras thermiques pour détecter la présence d’individus “non-confinés”, quadrillage policier et militaire du territoire) ne se sont pas produites chez nous, il faut s’en réjouir.
 
12. La dimension corporelle des interactions humaines a été totalement reconfigurée en quelques jours. Des comportements que l’on croyait inscrits dans nos gènes – la poignée de main, la bise, l’accolade – ont disparu de l’espace public comme de l’espace privé en quelques jours. Le corps de l’autre doit être maintenu à distance, le corps représente le mal, peut-être la mort. On se bat dans les files d’attente parce que l’autre est trop proche, on se surveille partout du coin de l’œil. Séduire devient une entreprise risquée à laquelle seules quelques têtes brûlées se livrent encore, avec pour conséquence une augmentation de la solitude. Jusque dans les familles, on se craint, on s’évite, noyés dans ces injonctions contradictoire consistant à la fois à aimer et à fuir ses parents, grands-parents, frères et sœurs. Les conséquences sur l’organisation sociale de ce nouveau rapport au corps de l’autre restent à analyser.
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